Autisme et sémantique : étude d’un objet pluriel
Matthieu Lancelot (Traducteur et Ph. D. en linguistique, Université Paris Cité, Paris)
Lancelot, M. (2023). Autisme et sémantique : étude d’un objet pluriel. Revue de la neurodiversité, 1(1), p. 52-54. https://doi.org/10.65130/q7Dk9Fp
Il est devenu coutume d’accuser d’oppression permanente dans une cause complexe comme l’autisme, avec des mots parfois violents : « handicapés victimes » et « handicapés héros », « Vous nous stigmatisez », etc. Or, la dénonciation massive sert-elle réellement la cause des personnes en situation de handicap ? À croire que le modèle médical doit périr au nom du modèle social pour le respect et l’égalité . La neurodiversité ne consiste-t-elle pas plutôt à réunir ces deux modèles qui contribuent tous deux à l’existence humaine ? Car toute personne qui se respecte a autant besoin d’accéder aux soins selon ses besoins que d’être reconnue en tant que personne à part entière, et il n’y a rien de plus valorisant que de créer des ponts entre médecins, écoles, entreprises, citoyens…
En tant que linguiste, j’ai compris que nous n’avions que les mots pour nous représenter l’image que nous renvoyons aux autres. Quand il s’agit de « personnes », la confrontation entre plusieurs langues nous en apprend davantage sur la représentation plurielle de l’autisme : il peut s’agir d’une communauté plus ou moins dans le combat (angl. people) ou d’une somme d’individus aux parcours divers et variés avec des similitudes observables. Il n’est pas non plus irrationnel d’entendre ou de lire que telle personne « a » une forme d’autisme (angl. I have autism, esp. tengo autismo) ou « est » autiste, selon qu’elle considère ses traits autistiques principalement comme un obstacle ou une force. De même, certaines expressions « à rallonge » (p. ex., « personnes en situation de handicap ») ne peuvent être réduites au politiquement correct, car elles portent une justesse sémantique que l’on ne saurait retrouver dans une autre langue (angl. people with disabilities, esp. personas con discapacidad) — le handicap étant la rencontre entre la condition d’une personne (p. ex., autiste) et son environnement plus ou moins constitué d’obstacles, comme l’implicite dans les conversations et l’information qui va trop vite au quotidien. La manipulation, le mensonge et les non-dits (p. ex., une personne autiste est-elle finalement sous-payée) relèvent selon moi d’une vision binaire en politique — c’est-à-dire le bien et le mal – au détriment d’un équilibre entre les mots (p. ex., médicaux et sociaux) aussi légitimes les uns que les autres. Nul ne saurait se mettre dans la tête des chercheurs, des médias et des politiques pour prédire leurs intentions avec exactitude et précision.
Pour ma part, diagnostiqué autiste, j’ai grandi avec l’idée qu’il faut distinguer ce qui vient de la personne elle-même de ce qui vient de son autisme dans ses actions. Par ailleurs, une personne autiste peut se dépasser à tout moment à force d’aimer ce qu’elle fait, par exemple face au bruit et à l’agitation sur son lieu de travail un jour où la cadence est effrénée. N’est-ce pas une grande preuve d’autonomie et une forme d’apprentissage que de faire la différence entre soi et son handicap, tout en vivant avec tous les jours — et même un grand pas vers l’inclusion (et l’intégration) de façon implicite ? À la lecture des témoignages positifs de différentes personnes autistes, les personnes non autistes — côtoyant une personne autiste ou non — voient les personnes autistes comme des personnes à part entière, au lieu de les cantonner à leurs défis du quotidien par facilité. C’est dans cet esprit que j’ai découvert pour ma thèse en linguistique la notion d’objet pluriel, à savoir l’idée que des conditions complexes comme l’autisme peuvent avoir plusieurs facettes (p. ex., identité, dépassement de soi, soins, diversité des profils) qu’aucune formulation ne saurait embrasser à elle seule.
Il y a des mots qui ne semblent évoquer que des idéaux politiques impossibles à atteindre : « bonheur », « liberté », « égalité », ou encore « neurodiversité » en font partie — parce que l’on veut la paix partout dans le monde, pour le bien de tous. Pourtant, il est possible de parler concrètement de ces concepts sans les prononcer en ces mots, c’est-à-dire en parlant de ses actions et de ses engagements. Une personne autiste en stage ou en emploi, au contact de ses collègues en entreprise ordinaire ou adaptée, peut en dire plus long sur la diversité des profils au sein de l’équipe. Ainsi, parler de tous ces concepts autour de l’inclusion sans les nommer peut s’avérer salvatrice en donnant une image de l’autisme autre que celle d’une lutte. Bien sûr, je n’ai pu lire que des exemples concernant une seule personne parmi d’autres, comme un emploi ou un anniversaire avec des amis, pour penser cela aujourd’hui. Paradoxalement, on se montre à la fois négatif avec les chiffres (p. ex., 20 % d’enfants autistes scolarisés, 90 % d’adultes autistes au chômage) et positif dans les récits personnels (p. ex., un emploi qui se passe bien, un anniversaire avec des copains de classe). Même engagé dans la cause commune, on ne peut agir que pour sa propre vie — c’est déjà beaucoup.
En outre, dans la vie, tout est dans le tact. Ainsi, arguments à l’appui, on peut affirmer que les personnes autistes ont un sens de la justice particulièrement aiguisé, mais ne pas les juger meilleurs que les autres. De même, de plus en plus d’auteurs et d’orateurs engagés dans la cause de l’autisme pensent à modaliser leur discours, c’est-à-dire éviter de généraliser (p. ex., les personnes autistes « peuvent »…). C’est pour moi un gage d’objectivité et d’honnêteté intellectuelle que de reconnaître ces stratégies.
Si l’on ne fait pas la moitié du chemin avec moi, je ne la ferai pas, et inversement. Tel est le principe majeur de mon éducation, que je me vois appliquer quotidiennement en étudiant les formulations dans leur diversité, comme « personnes autistes » ou « personnes avec autisme », « être autiste » ou « avoir une forme d’autisme ». On fait aussi bien un pas vers la personne qu’un pas vers l’autisme en cherchant les mots inspirant le respect (p. ex., « personne ») et en nommant les choses telles qu’elles sont (p. ex., « autiste »).
Si le grand public est sensibilisé à l’autisme majoritairement par des gens en quête d’inclusion et de déstigmatisation, qu’en est-il de la représentation complexe de l’autisme en société (médicale et sociale à la fois) ? Sommes-nous condamnés à adopter des discours biaisés pour servir la cause des opprimés, sous peine de rejet — même en étant chercheur ? À savoir faire servir la cause en accusant la société de stigmatisation au nom de la reconnaissance des « opprimés », allant ainsi à l’encontre du devoir de neutralité des chercheurs ?
